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Grégoire de Tours - (Clermont-Ferrand, vers 538 — Tours, vers 594)
Qui n'a lu, en apprenant l'histoire de France, l'épisode célèbre du vase de Soissons, ou celui du baptême de Clovis ? Ces récits hauts en couleur, nous les devons, avant beaucoup d'autres, à Grégoire de Tours.
Et pourtant il serait injuste de ne voir en cet écrivain gaulois du VIème siècle de notre ère qu'un aimable conteur.
Grégoire fut en effet tout à la fois un homme d'action, engagé malgré lui dans les luttes politiques qui déchiraient alors la Gaule, un pasteur tout dévoué à sa cité, Tours, dont il fut l'évêque durant plus de vingt ans, et un historien qui a laissé, avec son Histoire des Francs, un témoignage unique sur le temps des rois mérovingiens.
Lorsque Grégoire naît à Clermont, en Auvergne, en 538 après J.-C., toute la Gaule est sous la domination de la royauté franque.
Toutefois deux communautés coexistent encore à cette époque : d'un côté, des nouveaux venus, envahisseurs de race germanique, réunis quelques décennies plus tôt sous l'autorité de Clovis ; de l'autre, les représentants de l'ancienne romanité — Romains d'Italie ou provinciaux romanisés, les Gallo-romains.
Grégoire ou plutôt, de son nom latin, Georgius Florentius Gregorius, appartient par sa naissance à ces derniers.
Dans ses nombreux ouvrages, l'historien évoque fréquemment, non sans quelque fierté, cette origine, mais aussi sa noble extraction. Il est issu en effet d'une ancienne et illustre famille sénatoriale qui, parce qu'elle détenait une part de la richesse foncière et participait à la survie de la culture antique, fournissait à l'Église sa hiérarchie.
Grégoire s'enorgueillit de compter parmi la longue lignée de ses ancêtres pas moins de six évêques, plusieurs confesseurs et même un martyr : Vettius Epagathus, mort en 177 lors de la persécution de l'Église lyonnaise, au temps de l'empereur Marc Aurèle.

Élevé dans le souvenir de ses pieux ancêtres, Grégoire passa les premières années de sa vie en Auvergne. Son père Florentius et sa mère Armentaria inculquèrent à leur fils leur foi et leur confiance dans la protection des saints.
Chaque année, la famille se rendait à Brioude auprès du tombeau du martyr Julien. Lors de l'un de ces pèlerinages, Grégoire, souffrant de violents maux de tête, aurait été rapidement rendu à la santé. De même, quelque temps plus tard, il se crut visité en songe par un ange lui prescrivant le remède qui assura la guérison de son père malade.

Vers 547, son père étant décédé, le jeune garçon fut confié à son oncle paternel, Gallus, évêque de Clermont, qui veilla à son éducation. Ses études ne furent pas très poussées: il reçut à l'école épiscopale une formation uniquement ecclésiastique. Mais ces années décidèrent de la carrière du futur évêque de Tours, décision dans laquelle pesa à nouveau l'intercession d'un saint.
Tombé gravement malade, l'adolescent se rendit auprès du tombeau d'un saint arverne, Illidius: il fit vœu d'entrer dans les ordres, s'il était guéri.

Il est difficile de suivre avec précision les étapes de la carrière ecclésiastique qu'il embrassa alors.
Il devint, tout d'abord, en qualité de lecteur, membre du clergé de Clermont. La mort de Gallus, survenue en 551, le privant de son second père, le jeune clerc, alors diacre, se plaça sous la protection de son grand-oncle maternel, Nizier, récemment promu au siège épiscopal de Lyon.
Auprès de ce dernier, il paracheva ses études et enrichit sa culture.
L'influence de l'évêque lyonnais fut en outre déterminante d'un autre point de vue. Le prélat incita en effet Grégoire à chercher auprès du tombeau du saint protecteur de la ville de Tours, Martin — l'apôtre des Gaules au IVème siècle qui, selon la tradition, partagea son manteau avec un pauvre —, la guérison d'un mal qui, pensait-on, devait l'emporter.
Guéri à la suite de son pèlerinage en Touraine, le jeune homme considéra dès lors le saint thaumaturge comme son patron céleste.
Mais surtout, au cours de son séjour dans la cité tourangelle, il sut se faire apprécier de l'évêque local, Eufronius, un cousin de sa mère.
On peut tenir pour vraisemblable que le diacre apparut à ce parent, dès cette époque, comme son successeur tout désigné.

En septembre 573, Grégoire fut choisi par le roi Sigebert et consacré évêque de Tours.
L'intime conviction qu'il avait d'accomplir le dessein de la Providence, la confiance qu'il mettait en la puissance de son saint patron, Martin, permirent à l'évêque de trouver la force et le courage d'assurer la mission qui lui était dévolue en des temps si troublés.

En ce dernier quart du VIème siècle, Tours est, en effet, une cité âprement disputée entre les souverains qui s'étaient partagé le royaume des Francs.
En 567, après la mort de Caribert, l'un des quatre petits-fils de Clovis, il avait été procédé à un nouveau partage de la Gaule entre les trois frères survivants: Sigebert, roi d'Austrasie, Chilpéric, roi de Neustrie, et Gontran, roi de Burgondie.
En raison du découpage extravagant qui avait été effectué, encastrant les domaines de chacun les uns dans les autres, la cité tourangelle était devenue un enjeu stratégique.
Au cours des dix années qui virent les souverains s'opposer en des luttes sanglantes, la ville passa successivement aux mains de chacun d'entre eux : massacres, pillages, incendies et complots tenaient lieu de méthodes de gouvernement.
Pris au centre de ces bouleversements politiques, Grégoire, qui eut l'occasion d'effectuer des missions de conciliation entre les monarques, ne choisit pas la voie la plus facile.
Il prit pour règle de préserver l'indépendance de l'Église qui, à ses yeux, n'avait pas à entrer dans les querelles entre souverains, ni à prendre parti ; elle se devait au contraire de conserver une parfaite neutralité.
Aussi le prélat accordait-il l'asile à maints réfugiés politiques qu'il refusait toujours de livrer : ainsi Mérovée put-il un temps échapper à Tours à la fureur de son père, le roi Chilpéric.
Cette ligne de conduite valut parfois à l'évêque tourangeau la défiance des puissants et même des représailles ; mais elle lui permit d'inspirer aux princes eux-mêmes un respect religieux et de faire triompher en fin de compte la concorde et la paix.
En 587, Grégoire négocia le pacte d'Andelot qui réconciliait les survivants de cette guerre fratricide, d'une part Gontran et d'autre part la reine Brunehaut, veuve de Sigebert.

Durant ces heures sombres et une fois la paix civile rétablie, le prélat s'attacha à combattre la misère et le désarroi moral qui était le lot quotidien des habitants de Tours. Il s'efforçait de protéger sans relâche, sinon avec succès, la cité contre les exactions de la soldatesque, mais aussi des fonctionnaires royaux, tel le comte Leudaste, gouverneur de la ville.
De plus, aux malheurs de la guerre, s'ajoutaient alors toutes sortes de catastrophes naturelles : accidents climatiques qui compromettaient les récoltes, épidémies qui décimaient la population.
Grégoire s'employa donc à porter secours aux plus déshérités : les prisonniers pour dette qu'il racheta, les esclaves soumis à des maîtres cruels qu'il affranchit, les pauvres et les malades que son Église prit en charge.
À cet effet, il sut solliciter de généreux donateurs, mais surtout développer une politique d'assistance, imitant ainsi l'esprit charitable de saint Martin.
Il augmenta le nombre des matricules, ces établissements caritatifs qui drainaient les aumônes des fidèles pour les redistribuer aux pauvres inscrits sur les registres officiels de l'Église.

L'activité qu'il déployait pour veiller sur sa cité et assurer la subsistance matérielle de tous ses habitants ne détourna pas pour autant Grégoire de sa mission de pasteur et des tâches spirituelles de son sacerdoce. Tout au long de son épiscopat, il ne cessa de manifester le souci de procurer au clergé et aux communautés du diocèse de nouvelles recrues, une relève à la formation de laquelle il veilla scrupuleusement.
À Tours, il fit reconstruire ou restaurer maints édifices religieux : la cathédrale, la basilique Saint-Martin, dotée un nouveau baptistère, une église dédiée à l'un de ses saints de prédilection, Julien de Brioude.
Mais surtout, fervent admirateur de son lointain prédécesseur, Grégoire réussit à faire de la cité tourangelle le haut lieu du culte martinien.
Sous son épiscopat, hommes et femmes, de toutes conditions et de tous âges, en quête de guérisons miraculeuses, affluèrent de toute la Gaule et même des pays voisins pour visiter le tombeau du thaumaturge.

Bref, Tours n'avait jamais brillé d'un éclat aussi vif, joui d'une renommée aussi grande qu'en ce dernier quart du VIème siècle ; jamais son évêque n'avait joué en Gaule un rôle aussi important, alors que ces décennies, par bien des côtés, constituaient pour la cité une des périodes les plus sombres de son histoire. C'est dans ce contraste que peut être mesurée et appréciée l'œuvre de Grégoire qui présida vingt et un ans aux destinées de Tours.

Tout au long de son épiscopat, l'homme d'action fut aussi un homme de plume.
Grégoire entreprend, au lendemain même de sa consécration, une œuvre littéraire ; mais il ne s'agit pas pour lui de mener, parallèlement à sa carrière épiscopale et indépendamment de celle-ci, une carrière d'écrivain.
Tout au contraire, il conçoit comme relevant de sa mission d'évêque le devoir de porter témoignage par l'écrit.
Il est l'auteur de vies de saints et de martyrs (De la gloire des confesseurs, Vie des Pères), d'un Commentaire des Psaumes.
Certes, il est conscient de ses propres insuffisances ; il prie son lecteur, à maintes reprises, d'excuser la rusticité de son langage, un latin souvent rude et incorrect.
Il est vrai que son discours manque parfois de rigueur, vrai aussi que sa culture est toujours demeurée limitée.
Sa connaissance des auteurs classiques se résume aux réminiscences de quelques florilèges, où figurent presque uniquement Virgile, Salluste, Horace et Pline.
S'il est nourri des Écritures, sa science théologique est très rudimentaire.
Grégoire a surtout lu des Vies de saints — en particulier celle de Martin, écrite par Sulpice Sévère — et quelques poètes, mais les auteurs qui lui sont le plus familiers — et c'est là un trait original de sa formation — sont les historiens, tels Eusèbe de Césarée ou l'Espagnol Paul Orose.

De fait, Grégoire doit surtout sa célébrité aux Dix Livres d'Histoire, plus connus sous le titre d'Histoire des Francs (Historia Francorum).
Dans cet ouvrage, l'histoire s'inscrit dans une perspective universelle à partir de la création du monde ; mais bien vite le récit se concentre sur la relation des actes des rois francs, depuis Clodion, l'un des ancêtres de Clovis, jusqu'au règne contemporain de Childebert II, le fils de Sigebert.
L'historien s'est donné avant tout pour tâche de «consigner par écrit les événements présents», en particulier ceux dont, en raison de sa haute situation ecclésiastique et de ses relations avec les grands personnages du temps, il a été le témoin privilégié.
Au-delà de la simple narration, Grégoire cherche à comprendre la signification providentielle des faits. Il déchiffre l'intervention, évidente à ses yeux, de la justice immanente de Dieu : il peint Clovis comme un nouveau Moïse, guidant en Gaule à la conquête d'une nouvelle Terre promise, les Francs, nouveau peuple élu de Dieu après les Juifs et les Romains.
Il a par ailleurs le sentiment qu'en composant l'Histoire des Francs il est lui-même l'un des instruments grâce auxquels s'accomplissent les vues de Dieu sur ce peuple.
Aussi son œuvre est-elle, au plein sens du terme, celle d'un écrivain engagé : elle s'adresse aux contemporains et tout particulièrement aux rois, dans l'intention d'infléchir leur politique vers les voies tracées par le Seigneur.
L'évêque n'hésite pas à interpeller les puissants et, commentant leurs actions, il ose faire la leçon aux princes. Il leur rappelle qu'ils sont les serviteurs du Christ, dont ils tiennent leur royaume, et qu'à ce titre ils doivent protéger l'Église, secourir les pauvres et sauvegarder la paix civile en maintenant entre eux la concorde.

En contrepoint au récit des faits historiques majeurs, l'écrivain a résolu de faire figurer la relation d'anecdotes pittoresques et il nous donne ainsi maints tableaux saisissants de la vie quotidienne dans la Gaule de son temps.
Des voleurs qui font main basse sur les trésors d'une église, un marchand égorgé et dépouillé par ses propres serviteurs : ce sont là certes des faits divers, mais ils permettent de faire revivre toute une société où violence, haine, vol, tromperie l'emportent trop souvent, même chez les clercs, sur les règles de la morale.

À ce titre, l'Histoire des Francs constitue, même pour les historiens actuels — qui n'ont pas manqué de relever les partis pris ou les erreurs de jugement de l'auteur —, une source unique sur la vie politique et religieuse du temps des rois mérovingiens.
Mais cette œuvre nous dévoile également une figure exemplaire et attachante, celle d'un homme qui tente de rester fidèle à un idéal évangélique dans un univers submergé par la barbarie.
Face «au bruit et à la fureur» de son siècle, Grégoire a trouvé le courage de défendre les causes qu'il croyait justes et le zèle d'une compassion agissante envers les malades, les pauvres et les opprimés.
Réalisation
JLD COMMUNICATION
 
 
 
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