Le présent chapitre analyse la doctrine du paysage culturel
telle qu’elle se dégage des divers documents émis
par le Comité, le Centre du Patrimoine Mondial ou des
experts conviés par le Centre (Icomos, Iccrom, UICN),
ainsi que de théoriciens du paysage (Roger, Berque, etc.).
La question posée est de savoir si la notion de paysage
culturel admet celle d’évolution, et à quelles
conditions un paysage culturel peut absorber des éléments
nouveaux. C’est celle de la continuité historique.
1.
Continuité historique dans la relation
de l’homme au site |
|
En d’autres termes, il s’agit de déterminer
quels éléments de modernité ou d’évolution,
et dans quelle mesure, sont acceptables dans un paysage patrimonial
vivant sans qu’il perde les composantes de son identité
qui lui confèrent sa valeur patrimoniale (cette valeur
patrimoniale est dite universelle exceptionnelle dans le cas
du patrimoine mondial, mais la problématique est similaire
dans le cas d’un patrimoine plus local).
Les composantes d’identité qui peuvent conférer
une valeur universelle exceptionnelle à un paysage culturel
- comme plus généralement à un bien culturel
- correspondent aux critères définis par les Orientations
devant guider la mise en œuvre de la Convention du patrimoine
mondial, au paragraphe 24 :
"Un monument, un ensemble ou un site (…) proposé
pour inscription sur la Liste du patrimoine mondial sera considéré
comme ayant une valeur universelle exceptionnelle aux fins de
la Convention lorsque le Comité considère que
ce bien répond à l’un au moins des critères
ci-après et au critère d’authenticité.
En conséquence, tout bien devrait :
i - soit représenter un chef-d’œuvre du génie
créateur humain ;
ii - soit témoigner d’un échange d’influences
considérable pendant une période donnée
ou dans une aire culturelle déterminée, sur le
développement de l’architecture ou de la technologie,
des arts monumentaux, de la planification des villes ou de la
création de paysages ;
iii - soit apporter un témoignage unique ou du moins
exceptionnel sur une tradition culturelle ou une civilisation
vivante ou disparue ;
iv - soit offrir un exemple éminent d’un type de
construction ou d’ensemble architectural ou technologique
ou de paysage illustrant une ou des période(s) significative(s)
de l’histoire humaine ;
v - soit constituer un exemple éminent d’établissement
humain ou d’occupation du territoire traditionnels représentatifs
d’une culture (ou de cultures), surtout quand il devient
vulnérable sous l’effet de mutations irréversibles
;
vi - soit être directement ou matériellement associé
à des événements ou des traditions vivantes,
des idées, des croyances ou des œuvres artistiques
et littéraires ayant une signification universelle exceptionnelle
(…)".
Les
paysages culturels sont définis plus loin
dans les
Orientations (paragraphe 36), comme suit :
"Les paysages culturels représentent les "ouvrages
combinés de la nature et de l’homme" désignés
à l’article 1 de la Convention. Ils illustrent
l’évolution de la société et des
établissements humains au cours des âges, sous
l’influence de contraintes et/ou des atouts présentés
par leur environnement naturel et les forces sociales, économiques
et culturelles successives, internes et externes. Ils devraient
être choisis sur la base de leur valeur universelle exceptionnelle
et de leur représentativité en termes de région
géo-culturelle clairement définie et de leur pouvoir
d’illustrer les éléments culturels essentiels
et distincts de telles régions."
Ils sont répartis en trois catégories majeures
(paragraphe 39) :
i - Le plus facilement identifiable est le paysage clairement
défini, conçu et créé intentionnellement
par l'homme
, ce qui comprend les paysages de jardins et de
parcs créés pour des raisons esthétiques
qui sont souvent (mais pas toujours) associés à
des constructions ou des ensembles religieux.
ii - La deuxième catégorie est le paysage
essentiellement évolutif
. Il résulte d'une
exigence à l'origine sociale, économique, administrative
et/ou religieuse et a atteint sa forme actuelle par association
et en réponse à son environnement naturel. Ces
paysages reflètent ce processus évolutif dans
leur forme et leur composition. Ils se subdivisent en deux catégories
:
- un paysage relique (ou fossile)
est un paysage qui
a connu un processus évolutif qui s'est arrêté,
soit brutalement soit sur une période, à un certain
moment dans le passé. Ses caractéristiques essentielles
restent cependant matériellement visibles ;
- un paysage vivant
est un paysage qui conserve un rôle
social actif dans la société contemporaine étroitement
associé au mode de vie traditionnel et dans lequel le
processus évolutif continue. En même temps, il
montre des preuves manifestes de son évolution au cours
des temps.
iii - La dernière catégorie comprend le paysage
culturel associatif
. L'inclusion de ce type de paysages sur
la Liste du patrimoine mondial se justifie par la force d'association
des phénomènes religieux, artistiques ou culturels
de l'élément naturel plutôt que par des
traces culturelles tangibles, qui peuvent être insignifiantes
ou même inexistantes.
On voit que les
critères de valeur d’un bien
culturel (paragraphe 24 des
Orientations), au moins
les critères ii à vi,
concernent la relation
de l’homme au lieu, et que les différentes catégories
de paysages culturels (paragraphe 39)
correspondent à
autant de types de relation :
- la catégorie des paysages
évolutifs à
la
relation d’usage ;
- celle des paysages
intentionnels à l’
aménagement
en vue du paysage (ce qu’Alain Roger appelle "l’artialisation
in situ")
- celle des paysages
associatifs à la
relation
symbolique, qui correspond à une représentation
au sens large (mythique, artistique, littéraire, etc.
: "artialisation
in visu").
Les éléments de modernité constituant
un prolongement de la relation historique de l’homme au
site lui confèrent sa valeur (ici universelle exceptionnelle).
Ces éléments de modernité, même s’ils
ne sont pas eux-mêmes de valeur universelle exceptionnelle,
sont plus acceptables que les éléments de modernité
sans rapport avec cette relation.
En dehors de l’Europe, par exemple, beaucoup de sites
classés comme biens naturels ont aussi une valeur de
paysages culturels pour les populations autochtones : paysages
associatifs par les mythes et croyances, paysages évolutifs
par les pratiques extensives traditionnelles. Dans ce cas, les
bâtiments, infrastructures ou autres éléments
de modernité introduits par les populations d’origine
européenne ou par la société industrielle
contemporaine sont sans rapport avec la relation des populations
autochtones au lieu, relation qui donne à celui-ci une
valeur universelle exceptionnelle de paysage culturel (associatif
ou évolutif).
En revanche, les régions de vignobles d’appellation,
comme Saint-Emilion dans le Bordelais, ont su mécaniser,
au moins en partie, la culture et la vinification, sans rompre
avec leur paysage ni leurs traditions séculaires. Dans
un autre domaine que les paysages culturels, de nombreuses villes
historiques ont pu accueillir, sans perdre leur identité,
de nouveaux usages de leurs bâtiments, de nouveaux moyens
de transport dans leurs rues, et même des édifices
modernes. Dans tous ces cas, l’évolution s’est
faite progressivement, avec les mêmes domaines de relation
au fil du temps (exploitation viticole dans le premier cas,
habitat, circulation et autres fonctions urbaines dans le second).
Cette considération pourrait d’une manière
plus générale guider l’évaluation
des paysages culturels comprenant des éléments
modernes importants :
y a-t-il ou non continuité entre
le passé et le présent dans la relation de l’homme
au site qui confère à celui-ci sa valeur universelle
exceptionnelle ?
Pour qu’on puisse parler de
continuité,
trois conditions semblent devoir être réunies :
- Les modes de relation contemporains de l’homme au site
doivent avoir une certaine
parenté avec les modes
de relation traditionnels.
- Il doit y avoir eu une
évolution progressive
des modes de relation traditionnels aux modes de relation contemporains,
ou au moins un passage sans interruption, plutôt qu’un
abandon des premiers suivi plus tard de l’apparition des
seconds.
- Les modes de relation contemporains ne doivent pas avoir effacé
les traces des modes traditionnels.
La question de la continuité historique peut se poser
pour chacun des trois modes de relation de l’homme à
la Loire et à sa vallée, pour un des trois types
de relation définis ci-avant :
- Dans la relation d’usage, y a-t-il continuité
des usages traditionnels à l’énergie nucléaire
?
- Dans l’aménagement intentionnel, y a-t-il continuité
des parcs des châteaux Renaissance au festival des jardins
de Chaumont-sur-Loire ?
- Dans la relation symbolique, y a-t-il continuité des
modes de représentation, de la peinture à la photographie
? Y a-t-il continuité des éléments représentés
?
En ce qui concerne la continuité de la
relation d’usage,
les modes de relation intentionnelle et associative, s’ils
donnent un supplément de valeur à ce site, n’y
sont toutefois pas considérés comme d’une
valeur universelle exceptionnelle. Le Val de Loire est proposé
à l’inscription en vertu des critères ii
(échange d’influences sur le développement
de l’architecture, de la technologie, de la planification
des villes, de la création de paysages) et iv (exemple
d’un type de paysage illustrant une période significative
de l’histoire humaine), mais non i (qui correspond souvent
aux paysages intentionnels) ni vi (qui concerne les paysages
associatifs). C’est en tant que paysage évolutif
qu’il présente une valeur universelle exceptionnelle,
même s’il est aussi un paysage associatif et, localement,
un paysage intentionnellement créé.
Plus brièvement, la question de la
relation symbolique
(associative) est cependant abordée, dans la mesure où
cette relation est présente dès qu’on parle
de paysage, par définition, même si sa valeur n’est
pas universelle exceptionnelle.
2.
Rappel des usages traditionnels et contemporains |
|
Parmi les usages d’un cours d’eau, certains, que
l’on peut qualifier de
diffus, ont des conséquences
sur la qualité et la quantité de la ressource
en eau, mais peu sur l’aspect du fleuve et de la vallée
:
- l’alimentation en eau potable,
- l’irrigation,
- la pêche,
- le lavage,
- l’élimination des eaux usées ;
D’autres, que l’on peut qualifier de
lourds,
modifient profondément l’aspect du fleuve et de
ses abords, directement ou par les ouvrages qui leur sont nécessaires
:
- la navigation,
- la production d’énergie,
- l’extraction de matériaux.
Aux travaux liés aux usages du fleuve, il faut ajouter
ceux qui servent à se prémunir de lui :
- la protection contre les crues.
Au cours de son histoire, la Loire a connu tous les usages d’un
cours d’eau, et notamment les plus lourds. Le " dernier
fleuve sauvage d’Europe " a donc longtemps été
le plus aménagé de France (voir le dossier initial
Proposition d’inscription, 1999, pp. 25 sq.).
La question de la continuité dans les usages diffus listés
ci-dessus ne sera pas examinée ici, parce que leur impact
est faible sur le paysage et que l’alimentation en eau
ou la gestion des eaux usées ne sont ici guère
supports de traditions ou d’aménagements ayant
valeur patrimoniale ou d’identité. Seule la pêche,
notamment au saumon, peut être considérée
comme une tradition ayant ces valeurs, d’ailleurs en relation
avec la navigation.
Sa préservation, qui s’inscrit dans celle plus
générale des ressources naturelles, fait l’objet
de mesures (limitation des ouvrages, aménagement de passes,
restauration de frayères, etc.).
La question de l’extraction de matériaux ne sera
pas non plus examinée : elle n’a pas davantage
créé de valeur patrimoniale (au moins dans le
fleuve lui-même, car si l’on s’en écarte,
l’exploitation de l’ardoise ou du tuffeau contribue
fortement à l’identité de la région)
; et depuis plus d’une dizaine d’années,
elle a totalement cessé dans le lit mineur du fleuve
et s’est considérablement réduite dans la
vallée.
L’évolution des usages anciens aux usages modernes
sera donc étudiée pour la navigation, la protection
contre les crues, et surtout l’énergie, puisque
c’est la production de cette dernière qui est au
cœur du débat.
Navigation et protection contre les crues
La navigation sur la Loire a été jusqu’à
l’avènement du chemin de fer bien plus importante
que sur la Seine ou le Rhône, atteignant jusqu’à
300 000 tonnes de fret par an.
Cette navigation a modelé l’aspect du fleuve par
les nombreux ports qui jalonnent son cours, et surtout par les
célèbres levées, édifiées
du 12e au 19e siècle : "De Decize à Nantes,
sur 530 kilomètres, la Loire est enserrée de façon
à peu près continue par des digues qui dominent
de plus de 7 mètres son lit ordinaire et dont l’assise
atteint près de 30 mètres pour une largeur de
12 mètres au couronnement".
Au départ, il y a eu des bourrelets naturels formés
par le dépôt de matériaux grossiers lors
des crues du fleuve. Ces bourrelets ont progressivement été
renforcés, à la fois pour créer des chaussées
insubmersibles, pour protéger des crues les villes et
les champs du val, et surtout pour fixer le lit du fleuve, créant
ainsi un chenal navigable permanent. Plus qu’à
la protection contre les crues, loin d’être absolue
(celle de 1856 les a dépassées), les levées
peuvent être considérées comme des ouvrages
essentiellement liés à la navigation.
Lorsque la Loire était navigable, aucun arbre n’était
toléré entre les levées et le lit était
maintenu ouvert par des pâtures. Mais lorsque la navigation
a été abandonnée, les levées, qui
rendaient le lit difficilement accessible, lui ont permis de
revenir à un état aussi naturel que possible.
C’est donc, paradoxalement, les
mêmes ouvrages qui ont modifié le plus profondément
la physionomie du Val de Loire et qui lui permettent d’être
considéré aujourd’hui comme le dernier fleuve
sauvage d’Europe.
Energie
La force motrice des eaux du bassin de la Loire a longtemps
été employée par de nombreux moulins, sur
ses nombreux affluents et sur le fleuve lui-même en amont
du val. La carte de Cassini au 18e siècle en recense
en moyenne un tous les kilomètres, il en reste encore
un tous les 3 kilomètres aujourd’hui. Le régime
capricieux de la Loire n’a pas permis d’y construire
beaucoup de moulins, et la plupart se situent donc hors du périmètre
proposé. Le Loiret cependant en porte plusieurs.
Une autre technique a permis de tirer parti de l’abondante
source d’énergie que représentait le fort
débit de la Loire : les moulins-bateaux. Ces derniers
étaient très nombreux tout au long du cours jusqu’au
18e siècle, à tel point qu’ils ont causé
d’incessants conflits avec la navigation et qu’ils
ont fini par disparaître pour cette raison.
Sur les coteaux, les moulins à vent ont aussi marqué
le paysage jusqu’à la fin du 19ème siècle.
A cette époque, on en comptait encore 32 autour de Saumur,
entre le château, Varrains et Dampierre.
Les moulins, qu’ils soient bâtis au fil de l’eau,
moulins-bateaux ou à vent, se rencontrent sur tous les
cours d’eau et tous les coteaux de France. Mais ils sont
parmi les éléments qui font de ce lieu l’un
des archétypes du paysage français, même
si c’est à un moindre degré que les châteaux,
les jardins ou l’habitat.
Ensuite, dès le début du 20e siècle, vient
l’électricité. D’abord l’hydroélectricité,
comme les moulins, s’établit sur le cours supérieur
et ses affluents. A peu près en même temps, mais
sur le cours moyen et inférieur, apparaissent les centrales
thermiques, d’abord au charbon, puis au fioul, puis nucléaires.
En bordure du périmètre proposé, celle
de Chinon a une valeur historique, puisqu’elle fut, en
1963, la première de France. Sa première tranche,
aujourd’hui désaffectée, a été
aménagée en musée.
3.
Continuité historique de la relation d’usage
de l’homme à la Loire |
|
Première condition de continuité : Parenté
entre les usages contemporains et les usages traditionnels
La parenté est évidente entre les moulins et les
turbines hydroélectriques, qui tous utilisent l’énergie
mécanique de l’eau. Elle est moins directe des
moulins aux centrales thermiques, pour qui l’eau n’est
plus elle-même source d’énergie mécanique,
mais une simple source froide dans un processus de transformation
d’une énergie thermique extérieure en énergie
mécanique. Cependant, les centrales thermiques, qu’elles
soient classiques ou nucléaires, ne se sont pas installées
par hasard au bord de la Loire : comme les moulins et les turbines,
elles ont tiré parti de l’abondance de l’eau.
Que ce soit pour sa force motrice ou pour sa capacité
calorifique, c’est la même ressource qui a été
employée.
Les centrales thermiques ont noué d’autres relations
avec le fleuve : la voie d’eau a servi à l’acheminement
du charbon et du fioul (Cheviré, Cordemais) ; les retenues
de l’amont ont autant servi de source froide pour les
centrales thermiques de l’aval (soutien d’étiage)
que de source d’énergie mécanique pour leurs
propres centrales hydrauliques.
La relation des centrales thermiques au fleuve s’atténue
encore avec le refroidissement en circuit fermé : désormais,
c’est l’air qui sert de source froide. C’est
notamment le cas à la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux.
Mais, de même qu’on peut établir une parenté
entre les centrales refroidies en circuit ouvert et les moulins
à eau, on peut en établir entre les centrales
en circuit fermé et les moulins à vent :