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La continuité historique dans les paysages culturels
Pays d'Ancenis


Le présent chapitre analyse la doctrine du paysage culturel telle qu’elle se dégage des divers documents émis par le Comité, le Centre du Patrimoine Mondial ou des experts conviés par le Centre (Icomos, Iccrom, UICN), ainsi que de théoriciens du paysage (Roger, Berque, etc.).

La question posée est de savoir si la notion de paysage culturel admet celle d’évolution, et à quelles conditions un paysage culturel peut absorber des éléments nouveaux. C’est celle de la continuité historique.



1. Continuité historique dans la relation de l’homme au site


En d’autres termes, il s’agit de déterminer quels éléments de modernité ou d’évolution, et dans quelle mesure, sont acceptables dans un paysage patrimonial vivant sans qu’il perde les composantes de son identité qui lui confèrent sa valeur patrimoniale (cette valeur patrimoniale est dite universelle exceptionnelle dans le cas du patrimoine mondial, mais la problématique est similaire dans le cas d’un patrimoine plus local).

Les composantes d’identité qui peuvent conférer une valeur universelle exceptionnelle à un paysage culturel - comme plus généralement à un bien culturel - correspondent aux critères définis par les Orientations devant guider la mise en œuvre de la Convention du patrimoine mondial, au paragraphe 24 :

"Un monument, un ensemble ou un site (…) proposé pour inscription sur la Liste du patrimoine mondial sera considéré comme ayant une valeur universelle exceptionnelle aux fins de la Convention lorsque le Comité considère que ce bien répond à l’un au moins des critères ci-après et au critère d’authenticité. En conséquence, tout bien devrait :

i - soit représenter un chef-d’œuvre du génie créateur humain ;

ii - soit témoigner d’un échange d’influences considérable pendant une période donnée ou dans une aire culturelle déterminée, sur le développement de l’architecture ou de la technologie, des arts monumentaux, de la planification des villes ou de la création de paysages ;

iii - soit apporter un témoignage unique ou du moins exceptionnel sur une tradition culturelle ou une civilisation vivante ou disparue ;

iv - soit offrir un exemple éminent d’un type de construction ou d’ensemble architectural ou technologique ou de paysage illustrant une ou des période(s) significative(s) de l’histoire humaine ;

v - soit constituer un exemple éminent d’établissement humain ou d’occupation du territoire traditionnels représentatifs d’une culture (ou de cultures), surtout quand il devient vulnérable sous l’effet de mutations irréversibles ;

vi - soit être directement ou matériellement associé à des événements ou des traditions vivantes, des idées, des croyances ou des œuvres artistiques et littéraires ayant une signification universelle exceptionnelle (…)".



Les paysages culturels sont définis plus loin dans les Orientations (paragraphe 36), comme suit :

"Les paysages culturels représentent les "ouvrages combinés de la nature et de l’homme" désignés à l’article 1 de la Convention. Ils illustrent l’évolution de la société et des établissements humains au cours des âges, sous l’influence de contraintes et/ou des atouts présentés par leur environnement naturel et les forces sociales, économiques et culturelles successives, internes et externes. Ils devraient être choisis sur la base de leur valeur universelle exceptionnelle et de leur représentativité en termes de région géo-culturelle clairement définie et de leur pouvoir d’illustrer les éléments culturels essentiels et distincts de telles régions."


Ils sont répartis en trois catégories majeures (paragraphe 39) :

i - Le plus facilement identifiable est le paysage clairement défini, conçu et créé intentionnellement par l'homme, ce qui comprend les paysages de jardins et de parcs créés pour des raisons esthétiques qui sont souvent (mais pas toujours) associés à des constructions ou des ensembles religieux.

ii - La deuxième catégorie est le
paysage essentiellement évolutif. Il résulte d'une exigence à l'origine sociale, économique, administrative et/ou religieuse et a atteint sa forme actuelle par association et en réponse à son environnement naturel. Ces paysages reflètent ce processus évolutif dans leur forme et leur composition. Ils se subdivisent en deux catégories :

-
un paysage relique (ou fossile) est un paysage qui a connu un processus évolutif qui s'est arrêté, soit brutalement soit sur une période, à un certain moment dans le passé. Ses caractéristiques essentielles restent cependant matériellement visibles ;

-
un paysage vivant est un paysage qui conserve un rôle social actif dans la société contemporaine étroitement associé au mode de vie traditionnel et dans lequel le processus évolutif continue. En même temps, il montre des preuves manifestes de son évolution au cours des temps.

iii - La dernière catégorie comprend le
paysage culturel associatif. L'inclusion de ce type de paysages sur la Liste du patrimoine mondial se justifie par la force d'association des phénomènes religieux, artistiques ou culturels de l'élément naturel plutôt que par des traces culturelles tangibles, qui peuvent être insignifiantes ou même inexistantes.



On voit que les critères de valeur d’un bien culturel (paragraphe 24 des Orientations), au moins les critères ii à vi, concernent la relation de l’homme au lieu, et que les différentes catégories de paysages culturels (paragraphe 39) correspondent à autant de types de relation :

- la catégorie des paysages évolutifs à la relation d’usage ;

- celle des paysages intentionnels à l’aménagement en vue du paysage (ce qu’Alain Roger appelle "l’artialisation in situ")

- celle des paysages associatifs à la relation symbolique, qui correspond à une représentation au sens large (mythique, artistique, littéraire, etc. : "artialisation in visu").

Les éléments de modernité constituant un prolongement de la relation historique de l’homme au site lui confèrent sa valeur (ici universelle exceptionnelle). Ces éléments de modernité, même s’ils ne sont pas eux-mêmes de valeur universelle exceptionnelle, sont plus acceptables que les éléments de modernité sans rapport avec cette relation.

En dehors de l’Europe, par exemple, beaucoup de sites classés comme biens naturels ont aussi une valeur de paysages culturels pour les populations autochtones : paysages associatifs par les mythes et croyances, paysages évolutifs par les pratiques extensives traditionnelles. Dans ce cas, les bâtiments, infrastructures ou autres éléments de modernité introduits par les populations d’origine européenne ou par la société industrielle contemporaine sont sans rapport avec la relation des populations autochtones au lieu, relation qui donne à celui-ci une valeur universelle exceptionnelle de paysage culturel (associatif ou évolutif).

En revanche, les régions de vignobles d’appellation, comme Saint-Emilion dans le Bordelais, ont su mécaniser, au moins en partie, la culture et la vinification, sans rompre avec leur paysage ni leurs traditions séculaires. Dans un autre domaine que les paysages culturels, de nombreuses villes historiques ont pu accueillir, sans perdre leur identité, de nouveaux usages de leurs bâtiments, de nouveaux moyens de transport dans leurs rues, et même des édifices modernes. Dans tous ces cas, l’évolution s’est faite progressivement, avec les mêmes domaines de relation au fil du temps (exploitation viticole dans le premier cas, habitat, circulation et autres fonctions urbaines dans le second).

Cette considération pourrait d’une manière plus générale guider l’évaluation des paysages culturels comprenant des éléments modernes importants : y a-t-il ou non continuité entre le passé et le présent dans la relation de l’homme au site qui confère à celui-ci sa valeur universelle exceptionnelle ?

Pour qu’on puisse parler de continuité, trois conditions semblent devoir être réunies :

- Les modes de relation contemporains de l’homme au site doivent avoir une certaine parenté avec les modes de relation traditionnels.

- Il doit y avoir eu une évolution progressive des modes de relation traditionnels aux modes de relation contemporains, ou au moins un passage sans interruption, plutôt qu’un abandon des premiers suivi plus tard de l’apparition des seconds.

- Les modes de relation contemporains ne doivent pas avoir effacé les traces des modes traditionnels.

La question de la continuité historique peut se poser pour chacun des trois modes de relation de l’homme à la Loire et à sa vallée, pour un des trois types de relation définis ci-avant :

- Dans la relation d’usage, y a-t-il continuité des usages traditionnels à l’énergie nucléaire ?

- Dans l’aménagement intentionnel, y a-t-il continuité des parcs des châteaux Renaissance au festival des jardins de Chaumont-sur-Loire ?

- Dans la relation symbolique, y a-t-il continuité des modes de représentation, de la peinture à la photographie ? Y a-t-il continuité des éléments représentés ?

En ce qui concerne la continuité de la relation d’usage, les modes de relation intentionnelle et associative, s’ils donnent un supplément de valeur à ce site, n’y sont toutefois pas considérés comme d’une valeur universelle exceptionnelle. Le Val de Loire est proposé à l’inscription en vertu des critères ii (échange d’influences sur le développement de l’architecture, de la technologie, de la planification des villes, de la création de paysages) et iv (exemple d’un type de paysage illustrant une période significative de l’histoire humaine), mais non i (qui correspond souvent aux paysages intentionnels) ni vi (qui concerne les paysages associatifs). C’est en tant que paysage évolutif qu’il présente une valeur universelle exceptionnelle, même s’il est aussi un paysage associatif et, localement, un paysage intentionnellement créé.

Plus brièvement, la question de la relation symbolique (associative) est cependant abordée, dans la mesure où cette relation est présente dès qu’on parle de paysage, par définition, même si sa valeur n’est pas universelle exceptionnelle.



2. Rappel des usages traditionnels et contemporains


Parmi les usages d’un cours d’eau, certains, que l’on peut qualifier de diffus, ont des conséquences sur la qualité et la quantité de la ressource en eau, mais peu sur l’aspect du fleuve et de la vallée :

- l’alimentation en eau potable,
- l’irrigation,
- la pêche,
- le lavage,
- l’élimination des eaux usées ;

D’autres, que l’on peut qualifier de lourds, modifient profondément l’aspect du fleuve et de ses abords, directement ou par les ouvrages qui leur sont nécessaires :

- la navigation,
- la production d’énergie,
- l’extraction de matériaux.

Aux travaux liés aux usages du fleuve, il faut ajouter ceux qui servent à se prémunir de lui :

- la protection contre les crues.

Au cours de son histoire, la Loire a connu tous les usages d’un cours d’eau, et notamment les plus lourds. Le " dernier fleuve sauvage d’Europe " a donc longtemps été le plus aménagé de France (voir le dossier initial Proposition d’inscription, 1999, pp. 25 sq.).

La question de la continuité dans les usages diffus listés ci-dessus ne sera pas examinée ici, parce que leur impact est faible sur le paysage et que l’alimentation en eau ou la gestion des eaux usées ne sont ici guère supports de traditions ou d’aménagements ayant valeur patrimoniale ou d’identité. Seule la pêche, notamment au saumon, peut être considérée comme une tradition ayant ces valeurs, d’ailleurs en relation avec la navigation.
Sa préservation, qui s’inscrit dans celle plus générale des ressources naturelles, fait l’objet de mesures (limitation des ouvrages, aménagement de passes, restauration de frayères, etc.).

La question de l’extraction de matériaux ne sera pas non plus examinée : elle n’a pas davantage créé de valeur patrimoniale (au moins dans le fleuve lui-même, car si l’on s’en écarte, l’exploitation de l’ardoise ou du tuffeau contribue fortement à l’identité de la région) ; et depuis plus d’une dizaine d’années, elle a totalement cessé dans le lit mineur du fleuve et s’est considérablement réduite dans la vallée.

L’évolution des usages anciens aux usages modernes sera donc étudiée pour la navigation, la protection contre les crues, et surtout l’énergie, puisque c’est la production de cette dernière qui est au cœur du débat.


Navigation et protection contre les crues

La navigation sur la Loire a été jusqu’à l’avènement du chemin de fer bien plus importante que sur la Seine ou le Rhône, atteignant jusqu’à 300 000 tonnes de fret par an.

Cette navigation a modelé l’aspect du fleuve par les nombreux ports qui jalonnent son cours, et surtout par les célèbres levées, édifiées du 12e au 19e siècle : "De Decize à Nantes, sur 530 kilomètres, la Loire est enserrée de façon à peu près continue par des digues qui dominent de plus de 7 mètres son lit ordinaire et dont l’assise atteint près de 30 mètres pour une largeur de 12 mètres au couronnement".

Au départ, il y a eu des bourrelets naturels formés par le dépôt de matériaux grossiers lors des crues du fleuve. Ces bourrelets ont progressivement été renforcés, à la fois pour créer des chaussées insubmersibles, pour protéger des crues les villes et les champs du val, et surtout pour fixer le lit du fleuve, créant ainsi un chenal navigable permanent. Plus qu’à la protection contre les crues, loin d’être absolue (celle de 1856 les a dépassées), les levées peuvent être considérées comme des ouvrages essentiellement liés à la navigation.

Lorsque la Loire était navigable, aucun arbre n’était toléré entre les levées et le lit était maintenu ouvert par des pâtures. Mais lorsque la navigation a été abandonnée, les levées, qui rendaient le lit difficilement accessible, lui ont permis de revenir à un état aussi naturel que possible. C’est donc, paradoxalement, les
mêmes ouvrages qui ont modifié le plus profondément la physionomie du Val de Loire et qui lui permettent d’être considéré aujourd’hui comme le dernier fleuve sauvage d’Europe.


Energie

La force motrice des eaux du bassin de la Loire a longtemps été employée par de nombreux moulins, sur ses nombreux affluents et sur le fleuve lui-même en amont du val. La carte de Cassini au 18e siècle en recense en moyenne un tous les kilomètres, il en reste encore un tous les 3 kilomètres aujourd’hui. Le régime capricieux de la Loire n’a pas permis d’y construire beaucoup de moulins, et la plupart se situent donc hors du périmètre proposé. Le Loiret cependant en porte plusieurs.

Une autre technique a permis de tirer parti de l’abondante source d’énergie que représentait le fort débit de la Loire : les moulins-bateaux. Ces derniers étaient très nombreux tout au long du cours jusqu’au 18e siècle, à tel point qu’ils ont causé d’incessants conflits avec la navigation et qu’ils ont fini par disparaître pour cette raison.

Sur les coteaux, les moulins à vent ont aussi marqué le paysage jusqu’à la fin du 19ème siècle. A cette époque, on en comptait encore 32 autour de Saumur, entre le château, Varrains et Dampierre.

Les moulins, qu’ils soient bâtis au fil de l’eau, moulins-bateaux ou à vent, se rencontrent sur tous les cours d’eau et tous les coteaux de France. Mais ils sont parmi les éléments qui font de ce lieu l’un des archétypes du paysage français, même si c’est à un moindre degré que les châteaux, les jardins ou l’habitat.

Ensuite, dès le début du 20e siècle, vient l’électricité. D’abord l’hydroélectricité, comme les moulins, s’établit sur le cours supérieur et ses affluents. A peu près en même temps, mais sur le cours moyen et inférieur, apparaissent les centrales thermiques, d’abord au charbon, puis au fioul, puis nucléaires. En bordure du périmètre proposé, celle de Chinon a une valeur historique, puisqu’elle fut, en 1963, la première de France. Sa première tranche, aujourd’hui désaffectée, a été aménagée en musée.



3. Continuité historique de la relation d’usage de l’homme à la Loire


Première condition de continuité : Parenté entre les usages contemporains et les usages traditionnels

La parenté est évidente entre les moulins et les turbines hydroélectriques, qui tous utilisent l’énergie mécanique de l’eau. Elle est moins directe des moulins aux centrales thermiques, pour qui l’eau n’est plus elle-même source d’énergie mécanique, mais une simple source froide dans un processus de transformation d’une énergie thermique extérieure en énergie mécanique. Cependant, les centrales thermiques, qu’elles soient classiques ou nucléaires, ne se sont pas installées par hasard au bord de la Loire : comme les moulins et les turbines, elles ont tiré parti de l’abondance de l’eau. Que ce soit pour sa force motrice ou pour sa capacité calorifique, c’est la même ressource qui a été employée.

Les centrales thermiques ont noué d’autres relations avec le fleuve : la voie d’eau a servi à l’acheminement du charbon et du fioul (Cheviré, Cordemais) ; les retenues de l’amont ont autant servi de source froide pour les centrales thermiques de l’aval (soutien d’étiage) que de source d’énergie mécanique pour leurs propres centrales hydrauliques.

La relation des centrales thermiques au fleuve s’atténue encore avec le refroidissement en circuit fermé : désormais, c’est l’air qui sert de source froide. C’est notamment le cas à la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux. Mais, de même qu’on peut établir une parenté entre les centrales refroidies en circuit ouvert et les moulins à eau, on peut en établir entre les centrales en circuit fermé et les moulins à vent :


... Eau Air
Source d’énergie mécanique Moulins à eau (fixes ou bateaux)
Turbines hydroélectriques
Moulins à vent
Eoliennes
Source froide
d’un processus thermique
Centrales thermiques
(classiques ou nucléaires)
refroidies en circuit ouvert
Centrales thermiques
refroidies en circuit fermé


Si l’on compare d’une manière plus générale les usages contemporains de la Loire aux usages passés, sans se limiter au domaine de l’énergie, on peut constater que les centrales nucléaires, comme les barrages, et comme les levées auparavant ont été l’occasion de grands travaux de génie civil, à la pointe des techniques de leur temps et marquant fortement le paysage.

En résumé, les principaux points communs entre les centrales nucléaires et les ouvrages anciens sont les suivants :


Parenté avec les moulins Utilisation de grands volumes d’eau et/ou d’air dans un processus de production d’énergie
Parenté avec les levées Grands travaux de génie civil, à la pointe des techniques de leur temps et marquant fortement le paysage


Deuxième condition de continuité : Evolution progressive des usages

L’évolution progressive peut se faire à l’intérieur d’un même type d’usage, mais aussi entre des domaines différents. Ainsi, avant de disparaître, la navigation a permis l’essor d’activités " aussi diverses que les vins de Touraine et d’Anjou, les industries mécaniques de Bourges, Vierzon, Montluçon ou les porcelaines du Berry, pour n’en citer que quelques-unes ". D’une manière plus générale, elle a favorisé le développement des villes et des activités le long de la vallée, donc des besoins en énergie, qui ont conduit aux centrales modernes.

Si l’on s’en tient au domaine de l’énergie, il est remarquable de constater que toutes les principales techniques de production, et tous les stades dans le progrès de chacune de ces techniques, se sont succédés dans l’histoire du fleuve et de ses affluents : moulins, centrales thermiques classiques au charbon puis au fioul, centrales nucléaires refroidies en circuit ouvert puis en circuit fermé… (cf. le chapitre Les centrales nucléaires dans le Val de la Loire du présent dossier).

On peut donc considérer que les centrales nucléaires constituent l’aboutissement d’une évolution progressive de l’exploitation économique et des techniques de production d’énergie.


Troisième condition de continuité : Préservation des traces des usages traditionnels

Certes, les "voituriers d’eau" ont disparu de la Loire, de même que ses moulins-bateaux, de même que les moulins à vent sur ses coteaux. Pendant ce temps, d’autres fleuves, comme le Rhin, le Rhône ou la Seine, ont vu se poursuivre l’évolution de la navigation, avec la motorisation, l’accroissement continu des tonnages et des gabarits.

Mais dans ces cas, la poursuite des usages "lourds" du fleuve a effacé les ouvrages précédents. Sur la Loire, l’arrêt de ces usages a maintenu les levées et les ports, traces exceptionnelles de plusieurs siècles de navigation. Le Val de Loire représente donc un point d’équilibre relativement rare entre un paysage "fossile" (au sens des Orientations) et un paysage dont la modernité aurait effacé toute trace du passé.


Conclusion sur la continuité des usages

Les centrales nucléaires représentent donc la continuité d’un usage énergétique du fleuve (où elles succèdent aux moulins et aux centrales hydroélectriques et classiques), et plus généralement d’un usage économique (auparavant manifesté principalement par la navigation).



4. Continuité de la relation symbolique


En ce qui concerne la relation associative ou symbolique, la continuité des modes de représentation (notamment de la peinture à la photographie) est moins en question que celle des éléments représentés, celle de l’appréciation esthétique du paysage lui-même.

Les différents éléments d’un paysage n’ont pas tous la même importance pour son appréciation. Certains sont contingents : ils peuvent se modifier sans transformer profondément le paysage tel qu’il est perçu.
D’autres sont essentiels ou structurants. Il peut s’agir de traits du relief, de grandes formes végétales, de la géométrie du parcellaire, de silhouettes urbaines, mais aussi d’éléments physiquement plus modestes qui sont reconnus culturellement. A ces éléments reconnus, Augustin Berque et d’autres auteurs à sa suite donnent le nom de motifs, puisqu’ils sont souvent des motifs picturaux et toujours des motifs d’intérêt. "Ce sont eux que notre milieu culturel nous a appris à reconnaître à travers les manuels de l’école, les chefs d’œuvre de la peinture, de la littérature, de la photographie et du cinéma, la presse, en un mot de tous les médias qui forment notre regard et notre sensibilité".

Parmi les principaux motifs du paysage ligérien, on peut citer "les vignobles, les falaises de tuffeau, les grandes perspectives sur le fleuve, les modèles d’urbanisme des villes-ponts (…) ou de certaines petites bourgades portuaires", les îles et les bancs de sable, et, bien sûr, les châteaux.


Première condition de continuité : Parenté des motifs du paysage

Les ouvrages industriels et techniques, usines, barrages, viaducs, etc., comptent parmi les réalisations les plus puissantes de notre époque, au même titre que les églises et les châteaux avant la révolution industrielle. Comme les châteaux, ils sont aussi symboles d’un pouvoir et d’une histoire qui a sa grandeur et ses conflits. En témoignent des expressions telles que " les châteaux (ou les cathédrales) de l’industrie " ou " l’épopée du nucléaire ". Une étude plus approfondie permettrait sûrement de dégager de nombreuses autres parentés symboliques entre les monuments de la société féodale et ceux de la société industrielle.


Deuxième condition de continuité : Evolution progressive des motifs

Cette condition semble moins bien remplie. On peut démontrer une évolution progressive entre des ouvrages d’un même usage, mais plus difficilement entre des ouvrages d’usage différent.


Troisième condition de continuité : Préservation des motifs

La question couramment soulevée des impacts sur le paysage peut se formuler comme la préservation des motifs, une des conditions de continuité de la relation symbolique. Les centrales nucléaires préservent-elles ou non les motifs qui contribuent à la valeur universelle exceptionnelle du Val de Loire ?

Les principales atteintes à ces motifs structurants sont diffuses : ce sont le mitage par l’habitat sur les coteaux et dans la plaine alluviale derrière les levées, l’envahissement de certaines îles par les peupliers, la banalisation des entrées de villes, le piètre dessin des nouvelles infrastructures routières. On peut considérer que les centrales électriques ont aussi un impact diffus, indirectement, par les lignes électriques à haute tension qui en partent. Mais celles-ci ne croisent la Loire qu’au droit des centrales, et s’en éloignent en-dehors.

Les éléments ponctuels, si puissants soient-ils, comme les centrales nucléaires, n’ont pas les mêmes conséquences. Visibles de loin par leur masse, et même de très loin par leur panache blanc, elles restent cependant des monuments isolés, qui laissent lire les lignes du site. Et un impact fort n’est pas forcément négatif : elles ont une valeur de point de repère, et une qualité architecturale indéniable.


Conclusion sur la continuité de la relation associative ou symbolique

Deux conditions sur trois sont bien remplies ; celle de la parenté des motifs et celle de la préservation des motifs traditionnels. La continuité de la relation symbolique est donc selon ces critères moins bien assurée que celle des usages, mais elle existe bien.



5. Autres questions


Le débat sur l’énergie nucléaire

Parmi les objections formulées ou sous-jacentes à l’inscription du Val de Loire, la nature des centrales nucléaires n’est pas indifférente. Les débats n’auraient pas été aussi passionnés pour d’autres installations industrielles, minières ou énergétiques. Peu de technologies ont fait l’objet de débats aussi âpres que l’énergie nucléaire.

Il importe de rappeler que le débat politique, écologique ou économique sur le bien-fondé de l’énergie nucléaire n’a pas lieu de se poser dans le cadre de celui sur l’inscription d’un site au patrimoine mondial.

L’inscription d’un bien culturel signifie d’une manière ou d’une autre sa reconnaissance comme témoignage de l’histoire humaine, mais c’est de façon très nuancée qu’elle porte un jugement sur la tranche d’histoire correspondante. Certes, elle révèle souvent un jugement positif (œuvres d’art, ouvrages religieux, témoignages d’événements libérateurs, etc.), plus rarement un jugement négatif (témoignages de guerres ou de déportations, inscrits pour rendre hommage aux victimes et pour servir d’avertissement aux générations suivantes). Mais elle peut aussi signifier la simple reconnaissance de l’importance de la période, sans la juger globalement. On peut considérer que c’est l’approche qui prévaut dans l’inscription de sites industriels. Des sites très anciens pourtant dévastés par leur exploitation ont été malgré tout inscrits pour l’intérêt historique de cette exploitation et l’intérêt archéologique de ses traces.


Risque et valeur

Parmi les arguments contre l’inscription, le risque technologique a été également évoqué. Cet argument peut être contré par les remarques suivantes :

- Le dossier complémentaire dont ce chapitre fait partie démontre par ailleurs que toutes les précautions ont été mises en œuvre pour situer la probabilité d’accident à un niveau extrêmement bas.

- Les risques technologiques dépendent de facteurs tels que la distance, la circulation de l’air ou de l’eau, et ne s’arrêtent pas à un périmètre de classement. Le risque est identique de la part d’un établissement situé en dehors du périmètre mais à proximité, comme l’a malheureusement montré la pollution du parc de Doñana il y a peu d’années.

- Comme plusieurs délégués l’ont fait remarquer, l’inscription au patrimoine mondial permet de placer le bien et son évolution future sous le contrôle du Comité du Patrimoine Mondial : elle accroît la protection et diminue le risque, encore un peu plus que le classement selon les lois nationales qui lui est préalable. Le risque a même parfois été un des arguments en faveur de l’inscription, qui a pu s’accompagner de l’inscription immédiate sur la liste du patrimoine mondial en péril, par exemple Angkor en 1992. C’est même parfois lorsqu’un bien est menacé que l’on commence à prendre conscience de sa valeur patrimoniale. L’argument avancé porte en fait une confusion entre le risque, qui est une dégradation potentielle, et la dégradation effective. La dégradation effective peut justifier le refus ou le retrait d’une inscription, si elle fait perdre au bien ce qui faisait sa valeur. La dégradation potentielle doit jouer en sens contraire, pour éviter qu’elle ne devienne effective.


Conclusion

A la question initiale - y a-t-il avec les centrales nucléaires continuité ou rupture entre le passé et le présent dans la relation de l’homme au site qui confère à celui-ci sa valeur universelle exceptionnelle - on peut répondre de la façon suivante :

- Quant à la relation d’usage, les centrales nucléaires présentent :

une parenté avec les usages anciens du fleuve (usage énergétique nécessitant de grands volumes d’eau et/ou d’air, où elles succèdent aux moulins et aux centrales hydroélectriques et classiques, grands travaux de génie civil, comme les levées et plus généralement usage économique, auparavant manifesté principalement par la navigation) ;

une évolution progressive des usages (dans les différents stades de la production d’énergie, dans un usage économique constant du fleuve) ;

une préservation des traces des usages anciens (principalement les levées et les ports).

- Quant à la relation associative ou symbolique, deux conditions sur trois sont remplies :

la parenté des motifs (constructions puissantes témoignant d’une histoire) ;

la préservation des motifs traditionnels (impact localisé des centrales).



On peut conclure que la continuité de la relation d’usage, la plus importante dans le classement, est parfaitement assurée, celle de la relation symbolique moins complètement, mais en grande partie. Les centrales nucléaires implantées au bord de la Loire respectent donc la continuité de la relation de l’homme au site qui donne à celui-ci sa valeur universelle exceptionnelle de paysage culturel évolutif vivant.
Réalisation
JLD COMMUNICATION
 
 
 
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